Dossier FAFL n° 35.164

Sergent
Radio-mitrailleur
Groupe « Lorraine »

Julien Allain

« Juju », « Paku » — Uturoa 1918 · Pays-Bas 1943

Deux portraits en noir et blanc de Julien Allain
Julien Allain, photographies en noir et blanc.

Né à Uturoa, élevé aux Tuamotu, Julien Allain rejoint la France Libre en 1940 et devient radio-mitrailleur dans les Forces aériennes françaises libres. Il est considéré comme le premier aviateur polynésien tué en opérations. Son parcours est retracé ici d’après la biographie établie par le lieutenant-colonel (R) Philippe Leydet.

Naissance6 février 1918, Uturoa (Raiatea)
EnfanceAtoll de Katiu, commune de Makemo (Tuamotu)
EngagementForces françaises libres, 5 septembre 1940 ; FAFL, 15 janvier 1941
SpécialitéRadio-mitrailleur, brevet n° 1042 (10 mai 1942), sergent
UnitéGroupe de bombardement 1/20 « Lorraine », 342 Squadron RAF (avril 1943)
MortOctobre 1943, après que son avion a été abattu à Aagtekerke (Pays-Bas)
SépultureCarré français du cimetière de Kapelle (Pays-Bas)
DécorationsMédaille militaire, Croix de guerre 1939-1945 avec palme, Médaille de la Résistance
Carte du monde retraçant le parcours de Julien Allain de Tahiti à l’Europe
Le parcours de Julien Allain. © Philippe Leydet

Chapitre 01 · 1918-1939

Raiatea et Katiu

Uturoa, l’atoll de Katiu, et le surnom de « Paku ».

Julien, Francis, Robert Allain naît le 6 février 1918 à Uturoa, sur l’île de Raiatea, où son arrière-grand-père Alphonse Allain s’était installé et avait fondé sa famille. Orphelin de père à dix mois, il est élevé par sa famille maternelle sur l’atoll de Katiu, commune de Makemo, aux Tuamotu.

Véritable enfant de l’océan, il est pêcheur et plongeur de nacre. Les Paumotu, les habitants des Tuamotu, le surnomment « Paku », le navigateur. Il exerce plusieurs métiers : marin, agent maritime, menuisier.

Selon sa biographie, son oncle, l’aviateur et écrivain James Norman Hall, s’est inspiré de l’une de ses mésaventures pour écrire la trame de son livre Hurricane.

Chapitre 02 · 1939-1941

L’engagement

De Papeete à la Nouvelle-Zélande, avec les volontaires de 1941.

15 avr. 1939
Papeete

Il est appelé au service militaire, dans l’infanterie coloniale.

15 sept. 1939

Il est nommé caporal. Il sera démobilisé le 15 août 1940.

sept. 1940

Il prend part au ralliement des Établissements français de l’Océanie (EFO) à la France Libre.

5 sept. 1940

Il s’engage dans les Forces françaises libres (FFL).

15 janv. 1941

À sa demande, il est muté dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL), sous le matricule 35.164.

janv. – mars 1941

Cent Tahitiens s’engagent dans les Forces navales de la France Libre. Julien Allain les accompagne en Nouvelle-Zélande.

« Nous avons quitté Tahiti le 31 mars 1941 sur le Wairuna, direction Fidji puis la Nouvelle-Zélande. »

Matthew Turner Chapman, jeune mécanicien de l’aéronavale parti avec Julien Allain

Arrivé à Auckland, Julien Allain repart pour l’Australie le 3 juin 1941 et débarque à Sydney le 6 juin.

Chapitre 03 · 1941-1942

Le long voyage

Damas, Suez, le Kenya : la formation d’un radio-mitrailleur.

juil. 1941

Il embarque pour le Moyen-Orient.

22 août 1941
Damas

Il rejoint l’aviation à la base de Damas, en Syrie, et entre à l’école des radio-mitrailleurs du Groupe mixte d’instruction.

10 mai 1942

Il est breveté radio-mitrailleur (brevet n° 1042), puis nommé sergent le 1er juin.

11 juin 1942
Suez

Avec la « bande à Montal », il embarque sur le SS Burma.

28 juin 1942
Mombasa

Arrivée au Kenya, puis Nairobi et le camp de Gilgil.

août 1942
Nanyuki

Début de l’entraînement en vol à la 72e Operational Training Unit, sur l’équateur.

La « bande à Montal » est un groupe d’une trentaine d’aviateurs français libres commandé par le capitaine Henri de Montal. À Nanyuki, les équipages volent à trois : pilote, navigateur et radio-mitrailleur. Les radio-mitrailleurs, dont Julien Allain, maîtrisent mal l’anglais ; deux officiers traduisent les cours pour eux. Le journal de marche de l’unité note que ces premiers équipages français libres furent « considérés comme au-dessus de la moyenne ».

Alors qu’ils sont prêts à combattre en Libye, l’état-major de Londres rappelle le groupe en Grande-Bretagne pour reconstituer le groupe de bombardement Lorraine. La Méditerranée étant fermée, il faut faire le tour de l’Afrique.

Carte du trajet de Suez à Mombasa par la mer Rouge
Le périple de la bande à Montal à bord du SS Burma, juin 1942. © Philippe Leydet

Chapitre 04 · 1942

Le naufrage du Mendoza

Au large de Durban, trois jours dans le canot n° 9.

Position du naufrage

29° 20′ S
32° 19′ E

À 74 km de la côte, à vol d’oiseau.

Le 23 octobre 1942, Julien Allain et ses camarades embarquent à Mombasa sur le SS Mendoza, un ancien paquebot transformé en transport de troupes, en route vers l’Angleterre.

1er nov. 1942
16 h 15

À environ 175 km au nord-est de Durban, le navire est touché à l’arrière par une torpille tirée par un sous-marin allemand.

1er nov. 1942
16 h 45

Une deuxième torpille frappe le bâtiment en plein milieu. Julien Allain a pris place dans le canot n° 9 avec douze autres aviateurs français.

1er nov. 1942
avant 17 h

Le Mendoza s’enfonce par l’arrière. Le naufrage fait 150 victimes sur 400 passagers et membres d’équipage.

3 nov. 1942
vers midi

Après trois jours de froid, de houle et de tempête, une vedette de l’armée de l’air sud-africaine recueille les naufragés et les ramène à Durban.

« Allain est le meilleur barreur du bateau, conservant la barre pendant vingt heures. »

Capitaine Henry Bundervoet d’Hautecourt, naufragé du canot n° 9 (SHAA)

Selon la biographie, dix des quatorze jeunes hommes photographiés à Durban ce jour-là ne verront pas la victoire. Le voyage reprend : Le Cap, Freetown, puis l’Écosse. Le 21 décembre 1942, la bande à Montal débarque à Greenock, près de Glasgow.

Photo de groupe des aviateurs de la bande à Montal à Durban, en vêtements défraîchis
La bande à Montal à Durban, le 3 novembre 1942, après le naufrage. Photo Robert Colcanap — restauration et colorisation Philippe Leydet
Carte de la côte sud-africaine situant le naufrage au nord-est de Durban
Lieu du naufrage, à environ 175 km au nord-est de Durban. © Philippe Leydet

Chapitre 05 · 1943

Au groupe Lorraine

L’Angleterre, Mary, et les missions au-dessus de l’Europe.

févr. 1943
Cranwell

Après le centre d’instruction de Camberley, il suit l’école de transmissions de la RAF.

23 avr. 1943

Il est affecté au groupe de bombardement 1/20 « Lorraine », le 342 Squadron de la Royal Air Force, équipé de bombardiers Douglas Boston.

25-26 mai 1943

Lors d’un vol d’entraînement de nuit, son avion s’écrase à cause du givrage. Il retourne dans les flammes pour sauver son camarade mitrailleur.

« […] est entré à nouveau dans les flammes pour sauver son camarade mitrailleur. A alors subi de très graves blessures de la face et des mains. A supporté ses blessures avec courage. »

Citation du sergent Julien Allain

Mary

Mélomane et très bon danseur, Julien Allain rencontre à Londres, lors d’un thé dansant, Mary, une jeune infirmière anglaise. Lovika et Nicola Allain rapportent le souvenir qu’en gardait Mary : « plonger dans ce regard, c’était comme se perdre dans l’éternité ». Ils se marient le 6 juillet 1943 à l’église catholique St Joseph de Middlesbrough. Leur fille, Lovika, naît le 8 janvier 1944, moins de trois mois après la mort de son père.

Habile de ses mains, il projetait de monter après la guerre une fabrique de meubles avec son cousin Raymond Bodin et René Machecourt, eux aussi radio-mitrailleurs au Lorraine.

Julien Allain en uniforme de l’armée de l’air et son épouse Mary, 1943
Julien Allain et son épouse Mary, 1943. © Fonds Allain — colorisation Philippe Leydet (mai 2026)

Au combat

À partir de juin 1943, le groupe Lorraine mène ses premières missions de guerre au-dessus de la France occupée, puis de la Belgique et des Pays-Bas : docks et installations ferroviaires de Rouen, usine Potez de Méaulte, aérodrome de Schiphol, usines Fokker d’Amsterdam, parc de la marine allemande près de Rennes, gare d’Abbeville, Guerlédan, Serqueux, centrale électrique de Chevilly-Larue.

Sa citation posthume précise que Julien Allain a participé à trois missions à moyenne altitude et à cinq missions en vol rasant au-dessus des territoires occupés.

Illustration d’un mitrailleur arrière à son poste dans un bombardier
Illustration tirée de l’ouvrage de J.-C. Shigetomi, Tamari’i Volontaires. © Jean-Christophe Teva Shigetomi

Chapitre 06 · 1943

Le 22 octobre

Mission sur Courcelles. Le Boston « R » ne rentrera pas.

Lieu du crash

Kalfhoeksepad

Aagtekerke, île de Walcheren (Pays-Bas).

Ce jour-là, Julien Allain vole à bord du Douglas Boston BZ393, lettre « R », avec le lieutenant Simon Stoloff (pilote), le lieutenant Charles Lang (navigateur) et le sergent Georges Schteinberg (mitrailleur). La mission : une attaque à basse altitude contre les usines d’aviation de Courcelles, près de Charleroi, en Belgique. Trois squadrons y participent : le Lorraine et les 88 et 107 Squadrons de la RAF.

La formation, volant au ras du sol, heurte d’abord un vol d’oies sauvages. Selon le récit néerlandais de Zeeuwse Ankers, les avions abordent ensuite la côte, probablement par erreur, entre Westkapelle et Domburg, puis virent vers Veere, où la défense antiaérienne allemande est très dense. Cinq avions sont abattus en cinq minutes. Touché, le « R » s’écrase près du Kalfhoeksepad, à Aagtekerke, et prend feu.

« Le pilote a survécu, mais pas le membre de son équipage. »

Betje Maljaars, 20 ans en 1943, témoin du crash à Aagtekerke

Simon Stoloff, seul survivant, ne quitte pas son mitrailleur. Il sort de l’épave en flammes Julien Allain, grièvement blessé, et reste auprès de lui. Encerclé par les Allemands, il est fait prisonnier. Charles Lang et Georges Schteinberg sont tués.

« A trouvé une mort glorieuse devant l’ennemi. »

Citation à l’ordre de l’Armée aérienne, 31 juillet 1944
Carte des bases du groupe Lorraine et du lieu du crash à Aagtekerke
Stationnements du groupe Lorraine, lieu du crash et sépulture de Julien Allain. © Philippe Leydet

Chapitre 07

Décorations et citations

Mort pour la France, le sergent Julien Allain est décoré à titre posthume de la Médaille militaire et de la Croix de guerre 1939-1945 avec palme de bronze (citation à l’ordre de l’Armée aérienne du 31 juillet 1944). Il est également titulaire de la Médaille de la Résistance.

Le 1er septembre 1945, près de deux ans après sa mort, un message de remerciement signé du général de Gaulle est adressé au « Sergent Allain Julien, Mort pour la France ».

Document officiel de l’Armée de l’air : citation à l’ordre de l’Armée aérienne
Citation à titre posthume, 31 juillet 1944.

« Au moment où le but est atteint, je tiens à vous remercier amicalement, simplement au nom de la France ! »

Charles de Gaulle, message du 1er septembre 1945 adressé à titre posthume au sergent Julien Allain

Chapitre 08

Mémoire

De Kapelle à Faa’a, un nom qui ne s’efface pas.

D’abord inhumé au cimetière de Bergen op Zoom, aux Pays-Bas, Julien Allain repose aujourd’hui dans le carré français du cimetière de Kapelle, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Flessingue.

Le 22 octobre 2013, à 15 h 09, soixante-dix ans exactement après le crash, un monument à la mémoire des trois aviateurs français tués a été inauguré sur les lieux, à Aagtekerke. Vingt-cinq proches venus du Brésil, de France, de Grande-Bretagne, d’Israël, des États-Unis, de Nouvelle-Zélande et de Tahiti y assistaient. Le monument a été adopté par l’école Jhr. W. Versluijs, et une cérémonie a lieu chaque année à la fin du mois d’octobre.

Au fenua, Julien Allain est le parrain de la base aérienne 190 de Tahiti-Faa’a, aujourd’hui Détachement Air 190. Une plaque à sa mémoire y a été installée à l’initiative du colonel Jacques Saleun, commandant de la base en 1992. Chaque année, le 22 ou le 23 octobre, le détachement commémore la disparition de son parrain.

Portrait de Julien Allain portant la dédicace manuscrite « À ma chère maman, tendrement, Julien »
Photo dédicacée par Julien Allain à sa mère, colorisée par Philippe Leydet (2026).

« À ma chère maman, tendrement, Julien »

Dédicace manuscrite sur une photo adressée à sa mère


Source : Philippe Leydet, Julien, Francis, Robert Allain, « Juju », « Paku », biographie, édition du 16 septembre 2026 (sources : ONaCVG, SHD, CESA, SHAA, témoignages de la famille). Voir la page Sources et crédits.